Blingo

Hochelaga, 2 janvier 2016

Samedi soir, les rues sont désertes. Quelques jours après Noël, une première tempête s’était abattue sur la province et après le soubresaut du 31 décembre, les tenanciers de bars et de salles de spectacle entraient maintenant dans cette période de jachère involontaire qu’est janvier. Le quartier entre tranquillement dans sa phase d’hibernation et tous s’encabanent dans leur chaumière pour fuir le froid.

Quiconque sillonnant les rares artères déblayées du secteur aurait pu se croire dans un village fantôme. C’était ignorer ce qui se tramait coin L’Assomption et Hochelaga: le premier bingo de 2016.

Si l’expression tempête parfaite est souvent galvaudée, elle semble juste ici. Fermée la veille, la salle offrait dix lots de 1000$, une rareté pour un samedi soir. C’est d’ailleurs un des seuls samedis soir de la saison où le club de hockey local, le Canadien de Montréal, n’est pas en action. Plusieurs personnes sont venues pour dépenser quelques billets reçus en guise de présent à Noël, de nombreux autres ont encaissé leur chèque mensuel du 1er il y a quelques heures à peine.

Le stationnement est sursaturé, des voitures sont garées aléatoirement tout le long du boulevard adjacent. À l’intérieur, plus de mille personnes sont massées et attendent impatiemment le début du premier jeu.

Arrivés à peine quelques minutes avant le départ, on installe une table de fortune pour nous accommoder tout à l’arrière. Alors que la soirée débutait officiellement à 19h, une caissière interrogée témoigne que des gens ont commencé à entrer peu après 15h.

Derrière le snack-bar, le gérant rayonne: voilà l’opportunité d’écouler son inventaire de vieilles saucisses Hygrade et repartir à neuf pour le Nouvel An.

«B-14»

Ça débute. L’annonceur énonce lentement de sa voix d’animateur de pastorale les boules tirées et le son relayé par des haut-parleurs, qui ont l’air d’avoir vécu octobre 70, a la clarté du Saint-Laurent post-flushgate.

«N-37»

On pourrait entendre une mouche voler. Une dame gère 24 cartes concomitamment tout en feuilletant un 7 Jours en nous expliquant les règles. Elle est habillée avec soin, chemise blanc cassé, veston saumon. Tout s’explique: c’est une professionnelle. Nul doute qu’elle serait apte à gérer 16 tables de microlimites sur PokerStars en simultanée, ce qui serait sans doute un meilleur investissement de sa pension de la régie des rentes.

Car le bingo n’est guère un loisir de chiches. Il faut débourser 15$ à l’entrée afin de se procurer le kit de base permettant aux joueurs de participer à 5 parties. Il faudra payer plus du double si on veut participer à l’entièreté des jeux supplémentaires.

Cela dit, il n’en coute que cinq dollars pour participer aux Petit Tour et Grand Tour, un jeu qui se déroule parallèlement partout en province. Dans un Québec où la métropole est trop rarement au diapason, le temps semble se suspendre quelques instants tandis que nous communions avec les 47 autres salles de bingo réparties à travers la province.

Le charme se dissipe cependant rapidement lorsqu’on annonce la pause et qu’une marée humaine se rue vers l’extérieur pour aller fumer. On aurait dit qu’on venait d’ouvrir les barrières avant un spectacle de Metallica sur les plaines d’Abraham et la présence d’un ambulancier sur les lieux depuis le début de la soirée n’apparait plus superflue. Une vieille femme fait fi des avertissements et s’allume en beau milieu de la salle, le manteau à peine sur les épaules.

«D’la marde»

L’odeur âcre de la cigarette rapportée par les centaines de fumeurs marque le retour au jeu.

Plus que deux parties.

Au fur et à mesure que les lots deviennent tangibles je sens mon rythme cardiaque s’accélérer, ma température corporelle augmenter. Dernière partie, je ne suis qu’à 2 cases du magot, je m’imagine déjà flamber le jackpot et me vautrer dans toute la luxure qu’a à offrir le ‘Chlag.

«N-54»

«BINGO CAWLICE HAHA»

Mes rêves s’écroulent, l’assistance maugrée et commence tranquillement à vider la salle. Dehors, les flocons tombent dru et l’hiver continue d’accentuer son empreinte sur le quartier. L’air froid a tôt fait de tous nous sortir de l’effet comateux dans lequel le miroitement des gros lots nous avait tous plongés. Au loin, on peut entendre le son du raclement d’un chasse-neige contre le bitume du boulevard Hochelaga.

Mais en ce 2 janvier 2016, c’est le tenancier du bingo qui a réellement passé la gratte.

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2 réflexions sur “Blingo

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