Pawnshop

Hochelaga, 24 décembre 2015

Dix dollars et cinquante sous. Pas de billet, que de la monnaie, c’est tout ce qu’il y avait sur la table de Maggie. Elle avait bien essayé d’économiser à l’approche de Noêl, parvenant à épargner quelques dollars au fil des semaines. Mais la petite avait fait une otite et les médicaments n’étaient pas donnés alors les réserves s’amenuisaient rapidement et l’hiver approchait.

Olivia, 9 mois. Ses oreilles allaient maintenant beaucoup mieux et elle faisait ses nuits depuis quelques semaines. Maggie, sa mère, n’avait pas d’emploi et restait dans son logement durant la journée pour veiller sur elle tandis que son père allait travailler dans une usine de portes et fenêtres du quartier.

Maggie et Henri s’étaient rencontrés au secondaire. Elle l’avait terminé tandis que lui avait décroché en secondaire 4. À 18 ans ils s’étaient pris un logement sur Adam où ils survivaient depuis quelques années. Olivia était arrivée comme une surprise, belle, mais hâtive surprise.

Il faisait un froid de canard dans la cuisine où Maggie contemplait ses 10.50$, ils ne chauffaient que la chambre où ils dormaient avec le bébé. Le logement était presque vide, le mobilier modeste. Henri et elle possédaient bien peu d’objets de valeur.

Et ce qu’ils possédaient de plus précieux n’avaient pas de grande valeur matérielle.

Henri avait une vieille guitare qu’il avait reçue à Noël. Un modèle vieillot, mais de qualité que son père lui avait offert une des rares années où il avait été sobre durant la période des fêtes. Il l’avait gratté toute son adolescence. Deux cordes étaient aujourd’hui brisées et l’instrument avait besoin d’une remise à neuf. Il la gardait pour tous les souvenirs qu’elle lui rappelait et car il entretenait le rêve d’en rejouer un jour.

Maggie avait quant à elle un collier hérité de sa grand-mère. Un pendentif en or orné d’une pierre précieuse qu’elle lui avait légué avant que le cancer l’emporte, elle qui était encore jeune.

Celle-ci lui avait aussi légué des boucles d’oreille assorties. Hélas, elle avait dû les vendre à la naissance d’Olivia, à la fin du mois pour arriver. Elle s’était rendue chez un des cinq prêteurs sur gages d’Hochelaga et lui avait vendu pour quelques dizaines de dollars.

Elle pensait justement à ses boucles d’oreille en tenant le collier dans ses mains, assise dans la cuisine. Ses yeux allaient de l’argent sur la table au bijou. Le réveillon arrivait dans quelques heures, l’odeur de la dinde reçue dans un panier de Noël au four commençait tranquillement à remplir la cuisine et elle n’avait pas le moindre cadeau à emballer.

De sa chaise, elle pouvait apercevoir l’étui à guitare d’Henri. Comme elle avait aimé le voir jouer. C’est d’ailleurs ainsi qu’elle avait été pour la première fois charmée. Elle s’ennuyait du sourire qui se dessinait sur ses lèvres lorsqu’il portait ses doigts sur les cordes une première fois.

Elle avait entretenu le rêve de lui acheter le nécessaire pour la remettre en état pour le 24 décembre, c’est pourquoi elle s’était tâchée de mettre de côté de l’argent lors des dernières semaines avant que la vie la rattrape. Elle songeait à l’argent reçu pour les boucles d’oreille et se disait que le collier suffirait sans doute à payer pour le manque à gagner.

Maggie hésitait depuis un moment, mais son idée était désormais faite. Elle était chagrinée de devoir se départir du pendentif, mais se disait qu’après tout, elle ne le portait que quelques fois par année, à Noël, à la fête de sa grand-mère, et que le sourire d’Henri serait quotidien. L’idée de le voir jouer de sa guitare pour endormir la petite lui suffisait à lui embuer les yeux.

Elle décida donc d’habiller Olivia et de retourner sur Promenade Ontario. Une légère neige tombait du ciel avant de refondre dans la gadoue brunâtre de la rue Ontario et pénétrer ses vieilles bottes.

Maggie décida de retourner au pawnshop où elle avait vendu ses boucles d’oreille l’été dernier. Sans vraiment y croire, elle jeta un regard sur le présentoir où elle les avait aperçues les quelques fois où elle était revenue depuis pour les voir. Évaporées. Vendues. Elle se doutait bien que cela devait finir par arriver et bien qu’elle s’y était préparée, elle sentit son estomac se nouer.

Elle se rendit au comptoir et déposa tranquillement le pendentif avant de s’enquérir de l’offre du marchand. En comptant les dix dollars dans sa poche, il lui resterait deux dollars après être passée à la boutique d’instrument du quartier. Marché conclu.

De retour dans son petit 3 et demi elle déniche une vieille boite de chaussure toute noire et y dépose les nouvelles cordes, de l’essence de térébenthine et de l’huile de lin. Puis elle retourne au fourneau en jetant des regards à l’horloge, attendant que les minutes s’égrainent.

Peu après 17 heures, finalement, elle entend les pas d’Henri dans le vieil escalier en colimaçon rouillé jusqu’à la moelle menant à l’appartement. Elle trépigne légèrement d’impatience et s’empresse à le rejoindre.

«Joyeux Noël», lui dit-elle en l’enlaçant. Après quelque temps, ils relâchent leur empreinte et Henri la regarde et remarque son cou dénudé.

«Tu n’as pas mis ton collier?», lui demande-t-il.

Son coeur se serre un instant puis elle lui répond que non avant d’ajouter qu’elle a quelque chose pour lui et Maggie lui tend la boîte noire. Il l’ouvre et demeure figé quelques instants avant de prendre un air triste. Il enfonce une main dans sa poche de manteau et en retire un petit paquet. Elle reconnaît immédiatement le boitier, c’est celui de ses boucles d’oreille.

Elle comprend soudain: le boitier de guitare est désormais vide, il l’a vendue pour racheter l’héritage de sa grand-mère.

Elle l’enlace de nouveau, plus fort cette fois. Ce qu’elle l’aime ce garçon. Et c’est avec un sourire qu’elle essuie la larme qui lui coule sur la joue.

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